9h. Un grand jour à marquer au fer rouge. Ce matin, mon directeur d’école m’a remis le « sésame ». Une accréditation pour ce qui est annoncé comme le plus grand procès industriel que le France n’a jamais connu. Un procès où près de 250 journalistes seront présents. Un procès de 4 mois au coût de 3,7 millions, où plus de 1600 parties civiles seront représentées. Un procès avec 51 avocats et 70 témoins et experts à la barre. Pour moi, encore étudiante en journalisme (à l’ EJT Toulouse), c’est un événement. Oui mais voilà, pas de piges à l’horizon, pas de papiers à écrire, seulement l’incertitude de pouvoir, un jour pendant le procès, aider le correspondant de Libération Toulouse, Gilbert Laval, à couvrir l’événement en cas d’empêchement ou de trouver des idées de papiers à vendre aux Dna (Dernières Nouvelles d’Alsace) où je viens de passer quinze jours en stage.
Mais bon, j’ai l’accréditation, le badge n° 51, et le procès commence aujourd’hui. Je vais quand même y aller, histoire de voir.
13h30. Arrivée devant la salle Jean Mermoz. Dans le parking dédié à la presse, des dizaines de camions de la télé ont pris place les uns à côté des autres : Canal, M6 , France 3, I télé…Tout le beau monde de la presse audiovisuel a fait le déplacement. Impressionnant, je n’avais jamais vu autant de télé en même temps. Certains déballent encore leurs matériels, d’autres s’avancent rapidement vers l’entrée, pressés d’arriver.
Dans la foule, j’aperçois un journaliste de Métro. Ah, il y a aussi le correspondant de France info Toulouse, Stéphane Iglesis, nagra en main, prêt à mener un interview avec une des nombreuses personnes qui s’est portée partie civile. Décidément, tout le monde est là. Devant les grilles d’entrée, une cinquantaine de personnes attendent. Certainement des parties civiles. Que faire ? Aller les voir et tenter d’amorcer une discussion, quitte à tenter de trouver un Alsacien qui pourrait témoigner, de manière à ce que je fasse un papier pour les DNA? Non, les Dernières Nouvelles d’Alsace ne sont pas ma priorité et, trouver un Alsacien dans le lot, ça paraît compliqué. Un peu plus loin, une dizaines de personnes casquettes blanches vissées sur la tête _sur lesquelles est écrit « AZF la vérité »_ se sont regroupées. Mais c’est qui ? Des parties civiles ? Des témoins ? Une amie me souffle qu’il s’agit des anciens salariés de l’usine. C’est pas parmi eux que je vais dénicher un Alsacien.
13h50. Un peu perdue devant l’ampleur de l’événement, je m’avance, d’un pas hésitant, devant la salle Mermoz. Tiens, des châpiteaux pour les radios ont été montées. Ah, certaines télé installent leurs matériels. Sûrement pour leurs plateaux de ce soir…En bas des marches qui permettent d’accéder à la salle d’audience, André Malvy (président de la région Midy-Pyrénées), Pierre Izard ( président du Conseil général de Haute-Garonne), et Pierre Cohen (maire PS de Toulouse), tous trois parties civiles, se tiennent debout, encerclés par les caméras et appareils photos. Les reporters d’images se bousculent pour avoir la meilleure image, les preneurs de son tendent leurs perches pour obtenir le meilleur son et les journalistes essaient de s’imposer pour poser leurs questions. Je reste à l’écart. De toute façon, je n’arrive pas à me faufiler pour me faire une place. Quand les trois hommes se décident à monter les marches, les photographes, déjà positionnés en hauteur, mitraillent. Les flashs crépitent, les trois hommes prennent le temps, ralentissent le pas. Quelques secondes après, et quelques mètres plus bas, les télés, qui ont vu passer le représentant de Total dans l’allée se jettent sur lui. Un journaliste, arrivé quelques secondes après, se met même à courir pour les rattraper. Décidément, la salle Mermoz ressemblerait presque au Palais des Festivals…
14h20. Entrée dans la salle. Accréditation en main, je m’assois là où il est indiqué « presse » ( 3 rangs sur 4 sont déjà remplis) devant les rangées des « témoins », et des « parties civiles » et derrière les « experts ». Bien installés sur les chaises en plastique, la plupart de mes collègues ont déjà sortis leurs ordinateurs et se sont mis au travail, certains lisant des dossiers sur AZF, d’autres parlant avec des avocats. Pleine de doutes sur les raisons qui m’ont fait venir ici, je m’assois sur une des chaise qui m’est dédiée. Je croise Gilbert Laval (le correspondant de Libé Toulouse). Enfin un visage amical parmi tous ces inconnus. Là, il me présente une des avocate de la partie civile (Agnes Caséro). La seule question que je trouve à lui poser : « il y a des Alsaciens dans le procès ? ». Non. Dommage, elle ne le sait pas. Décidément, c’est pas mon jour.
15h10. Cinq minutes avant le début de l’audience, Serge Biechlin, l’ancien directeur de l’usine AZF, est assailli par les caméras et les photographes. Debout, au premier rang, les flashs le mitraillent. Quelques minutes à droite, quelques minutes à gauche du prévenu, tout a été organisé. Ca bouge dans tous les sens. Droit comme un I, sans sourciller, Serge Biechlin joue le jeu. Il a beau tourner le dos aux parties civiles, on ne peut que comprendre qu’il est bien le seul visé dans l’affaire. Le président du tribunal (Thomas Le Monnyer) demande aux journalistes de « quitter la salle ». Fin de la scéance photo.
15h15.Le procès commence. Pendant près de deux heures, on fait défiler les témoins pour fixer les jours d’audience de chacun.
17h50. A la pause, je prend 10 minutes pour aller fumer une cigarette. Dehors, l’avocat de Serge Biechlin (Daniel Soulez-Larivière) est encerclé par une horde de journalistes. Quelle sera votre défense ? Comment se sent votre client ? Les questions fusent. L’avocat répète les réponses deux, voire trois fois pour ceux qui ne pouvaient pas être là à la première interview. Mon calepin à la main, je tends l’oreille, je n’entends rien. Je me fais bousculer par certains de mes collègues. J’espère que je n’aurai pas des bleus sur le corps…Bon, je rentre.
18h. Avant que l’audience reprenne, j’arrive quand même à avoir le numéro du vice-président du comité de défense d’une association de victimes. On sait jamais…peut-être qu’il y a un Alsacien dans son association…Même moi, je n’y crois plus…Il me répond qu’il ne sait pas. Décidément, trouver un Alsacien, c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Hésitante, je lui demande s’il serait d’accord pour quelques questions. Peut-être que je pourrai oublier l’Alsacien et m’intéresser aux personnes présentes.…Oui me dit-il. Bingo, je vais pouvoir bosser. Au moment où je prends son numéro, je comprends qu’il a déjà donné nombreuses interviews aux journalistes. Si je l’interview, je ne sortirai rien de nouveau sur le procès. Pas très intéressant. Je veux vraiment essayer de faire quelque chose de personnel. Mais qui dois-je rencontrer ? Que dois-je faire pour traiter l’événement de manière originale ? Sous les conseils avisés de deux proches, je me décide enfin. Je vais créer un blog. Voilà, vous y êtes. Je vais tenter de raconter ce procès à travers ma petite expérience, mon regard, selon mes humeurs et mes envies.
Lisa Etcheberry